J’ai vu mon amie mourir par acharnement alternatif.

Lorsqu’elle est venue me consulter la première fois, elle était en confiance; elle n’avait, disait-elle, qu’un kyste au sein. Elle me l’a dit de façon tellement convaincue que je l’ai cru, certaine qu’elle avait reçu un diagnostic. Puis j’ai posé les questions d’usage : depuis quand? (Réponse vague) Quelle grosseur? (Elle me montre avec ses doigts) Y en a-t-il juste un? (Euh…)

Alors j’ai compris qu’elle n’avait reçu aucun avis médical et c’est à ce moment qu’elle m’a avoué que la masse grossissait depuis 2 mois.

J’ai exigé un diagnostic avant d’aller plus loin dans la rencontre. La réponse a été immédiate, nette, sans appel : non.
Elle n’irait pas voir de médecin. Elle ne voulait rien savoir de la médecine moderne ni des hôpitaux.

Je fais une pause ici, pour mettre la loupe d’un peu plus près. Je pourrais vous dire que je la comprends, que je n’ai pas envie, non plus, de remettre ma santé entre les mains d’un système qui laisse si peu de place aux approches alternatives, mais ça serait de rester à la surface. Je vous invite plutôt à voir ça sous un angle plus profond.

Sa réponse n’est pas une réflexion; c’est un cri du cœur. Un rejet viscéral. Un dégoût, soulagé par une idéologie : celle que la nature est bien faite et que tout peut être guéri par elle. Et j’y crois! Mais voilà, l’attitude en soi en est une de dualité. Et c’est là, que le bât blesse.

Se définir contre un système, se réfugier entièrement dans un seul camp, ce n’est plus seulement une conviction : c’est souvent une réponse à une menace perçue. Une manière de se protéger. À mon humble avis, cette posture peut parfois frôler une forme de radicalisation du choix thérapeutique. Et la frontière est mince entre conviction, idéologie, passion… et enfermement.

Dans les cas potentiellement graves, je crois qu’il est important, de s’introspecter. Suis-je empreint de rigidité présentement? Ai-je peur pour ma sécurité? Mon amie n’a pas répondu à la première question, mais a fait un grand oui à la deuxième.

Ce n’était pas le recours aux médecines alternatives qui posait problème en soi, mais le refus de toute complémentarité et, surtout, le déni de la gravité de la situation.

Ce n’est pas un duel : médecine conventionnelle contre médecines alternatives. L’acharnement, qu’il soit médical ou alternatif, se reconnaît surtout à l’absence d’écoute du réel, à l’incapacité à réévaluer, au refus d’admettre les limites et à la priorité donnée à une idéologie plutôt qu’à la personne.

Lorsqu’un environnement est vécu comme une menace, le corps ne fait pas la distinction entre danger symbolique et danger réel. Il se met en état de protection. Et cet état, lorsqu’il se prolonge, laisse des traces mesurables — non pas dans les croyances, mais dans la physiologie¹.

Les travaux du psychologue Sheldon Cohen montrent que lorsque le corps interprète un environnement comme menaçant, il active durablement ses systèmes de défense, avec des effets mesurables sur l’immunité².

Le neuroscientifique Bruce McEwen a montré que ce n’est pas le stress ponctuel qui pose problème, mais l’usure biologique liée à un état de vigilance prolongé — ce qu’il a nommé la charge allostatique.

Lorsqu’un système de soins est perçu comme menaçant, l’organisme peut ainsi entrer dans un mode de vigilance prolongée, activer les systèmes du stress (système nerveux sympathique et axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien), et influencer certains marqueurs biologiques liés à l’inflammation et à l’immunité³.

Il ne s’agit pas de dire que la méfiance cause la maladie, mais qu’un état de menace maintenu peut moduler le terrain biologique dans lequel une maladie évolue.

Des chercheurs en santé publique, comme Paula Braveman, montrent que la confiance — ou la perte de confiance — envers les institutions de soins est un déterminant majeur de la santé, au même titre que le revenu ou l’environnement.4

Vu sous cet angle, le refus catégorique d’un système de soins n’est pas nécessairement un rejet irrationnel, mais parfois une stratégie de survie. Le problème n’est alors pas le choix d’approches naturelles, mais l’impossibilité de sortir d’un état de défense pour réévaluer, nuancer et s’ouvrir à d’autres formes de soutien.

Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre médecine moderne et approches alternatives, mais de reconnaître quand un choix devient une forteresse.

Se soigner ne devrait jamais exiger de se couper d’une partie de soi, ni de se battre contre un système comme s’il était un ennemi. Dans les situations graves, la question la plus essentielle n’est peut-être pas quelle approche choisir, mais dans quel état intérieur ce choix est posé.

Comme le souligne le sociologue de la santé David R. Williams, la méfiance envers le système de santé n’est pas un trait de personnalité, mais souvent le résultat d’expériences vécues comme menaçantes ou injustes, et elle peut influencer la santé à long terme.5

On ne parle pas ici d’un petit groupe marginal, mais d’une part croissante de la population qui, à la suite d’expériences médicales déshumanisantes, de pertes de confiance ou de peurs profondes liées à la maladie, à la mort ou à la perte de contrôle, cherche du sens, de la cohérence et de l’autonomie dans les décisions qui concernent son propre corps.

En conclusion, ce n’est pas une posture anti-science simpliste, mais un phénomène psychologique, émotionnel et culturel complexe.

Si j’avais compris tout cela lorsque j’étais face à mon amie, j’aurais sans doute été mieux en mesure de l’accompagner. Non pas pour la convaincre de quoi que ce soit, mais pour soutenir autrement son cheminement, afin qu’elle puisse poser ses choix en toute connaissance de cause.

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Bien comprendre la fièvre